Résumé
La fragile stabilité apparente qui avait suivi la chute d’Assad n’a pas duré longtemps; au début du mois de mars 2025, des attaques meurtrières ont été menées contre les forces du nouveau gouvernement sur la côte syrienne, faisant des dizaines de morts. Elles ont été perpétrées par des hommes armés décrits par les autorités comme des partisans de l’ancien régime.
À la suite de ces attaques, une vague de violations violentes s’est abattue sur les communautés alaouites. Les forces gouvernementales, composées d’unités relevant des ministères de la Défense et de l’Intérieur, ainsi que de groupes armés loyaux et de volontaires armés, ont investi les quartiers, les villes et les villages à majorité alaouite dans les gouvernorats de Tartous, Lattaquié et Hama, laissant derrière elles des maisons incendiées, des cadavres entassés, des fosses communes et des communautés dévastées. Ces opérations ont été accompagnées de perquisitions systématiques, maison après maison, au cours desquelles une seule question revenait à chaque porte: « Es-tu alaouite? » Et bien souvent, la réponse à cette question décidait de la vie ou de la mort de la personne, exécutée de manière brutale.
Ce rapport, préparé et publié conjointement par « Human Rights Watch », « Syrians for Truth and Justice » et « l’Archives syrien », documente des violations de grande ampleur commises par les forces gouvernementales et les groupes armés qui leur sont affiliés dans le cadre de ce qui a été présenté comme des opérations de « ratissage sécuritaire ». Bien que ces opérations aient été justifiées comme visant à éliminer les « restes du régime » et à saisir des armes stockées, elles ont entraîné des violations graves et systématiques ciblant des civils en raison de leur identité.
S’appuyant sur plus d’une centaine d’entretiens, des centaines de vidéos et de photos vérifiées, ainsi que des images satellitaires, ce rapport fournit des preuves concluantes montrant que ces forces ont mené des exécutions extrajudiciaires à grande échelle, détruit des biens de manière délibérée et commis des violations à l’encontre de personnes détenues.
Entre le 7 et le 10 mars au moins, les forces gouvernementales et les groupes armés qui leur sont alliés ont lancé des attaques coordonnées contre plus de 30 villes, villages et quartiers à majorité alaouite, prétextant la traque de partisans de l’ancien régime et la découverte de caches d’armes. Ces opérations ont fait au moins 1 400 morts. Les forces ont mené des perquisitions méthodiques, allant de maison en maison, exigeant que les habitants révèlent leur appartenance confessionnelle, avant de piller leurs biens, d’incendier leurs maisons et d’exécuter sommairement des enfants, des femmes et des hommes, y compris des personnes âgées, tout en utilisant un discours de haine et une incitation explicite contre la communauté alaouite. Dans certaines zones, des familles entières ont été exterminées.
Les atrocités ont également inclus des formes systématiques d’humiliation et de traitements cruels: des hommes ont été forcés de ramper et d’aboyer comme des chiens avant d’être exécutés d’une balle, tandis que des détenus âgés ont été violemment battus devant les caméras. Les survivants ont affirmé avoir fait face à des vagues successives d’hommes armés masqués, certains en uniforme militaire, d’autres en vêtements civils, qui ont envahi leurs maisons et leurs quartiers à plusieurs reprises. Dans la ville de Salhab, dans le gouvernorat de Hama, une vidéo montrait des membres des forces de sécurité publique du ministère de l’Intérieur procédant à des exécutions sommaires de détenus à bout portant. Dans d’autres régions, le couvre-feu a été utilisé pour retenir les familles dans leurs maisons, avant qu’elles ne soient exécutées dans leurs salons. De nombreux massacres ont été commis sous couvert » d’enquêtes », mais le caractère répétitif des violations et le ciblage identitaire révèlent une intention plus profonde: punir collectivement les communautés alaouites, indépendamment de la responsabilité individuelle.
Bien que ces enquêtes n’aient pas révélé de preuves directes d’ordres donnés pour commettre ces violations, les atrocités perpétrées dans la région côtière et dans le gouvernorat de Hama en mars se sont déroulées dans le cadre d’une opération militaire centrale et coordonnée supervisée par le ministère de la Défense. Le ministère a mobilisé des dizaines de milliers de combattants, défini des zones d’opération pour les différentes factions et facilité leur déploiement conjoint à travers Lattaquié, Tartous et Hama. Des combattants issus de plus de dix factions, dont beaucoup intégrées officiellement ou officieusement au ministère de la Défense, ont déclaré avoir reçu des ordres directs du ministère, participé à des salles d’opérations communes avec d’autres factions, et décrit avoir remis le contrôle des zones aux forces de sécurité publique à la fin des opérations de ratissage.
L’étendue, la cohérence et la continuité des violations dans le cadre de cette opération coordonnée indiquent que ces événements n’étaient pas des incidents isolés, mais faisaient partie d’un schéma systématique récurrent. Bien que la majorité des meurtres et violations de masse aient été commis durant les quatre premiers jours de l’opération, les abus ont continué dans plusieurs localités pendant de nombreux jours. Les combattants ont également rapporté que des responsables civils et des commandants militaires de haut rang poursuivaient leur coordination avec les unités armées, même après la divulgation publique des violations graves.
Des vidéos authentifiées publiées en ligne prouvent que des responsables et des commandants de haut rang avaient connaissance des violations en cours, ce que reconnaissaient d’ailleurs des déclarations officielles des autorités les 7 et 8 mars, admettant l’existence de « dépassements », appelant à la protection des civils et annonçant la création d’un comité de surveillance. Cependant, ces mesures ont été insuffisantes pour arrêter les violences. Certains membres du gouvernement intérimaire seraient intervenus pour évacuer des civils ou empêcher des abus commis par d’autres combattants. Toutefois, l’absence générale de mesures immédiates et efficaces, malgré ces reconnaissances officielles publiques, montre clairement l’échec des autorités civiles et militaires à remplir leurs obligations.
Dans son rapport d’août sur les événements de mars, « la Commission d’enquête de l’ONU » a conclu que des membres des forces du gouvernement intérimaire, des individus indépendants ainsi que des combattants loyaux à l’ancien régime avaient commis des violations graves susceptibles de constituer des crimes de guerre, incluant meurtres, torture, enlèvements, pillages et destruction de biens.
Selon le principe de responsabilité du commandement, les responsables civils et les commandants militaires peuvent être tenus pénalement responsables des crimes internationaux commis par leurs subordonnés s’il est prouvé qu’ils n’ont pas pris toutes les mesures nécessaires et raisonnables pour prévenir ces crimes ou en punir les auteurs.
Par ailleurs, la participation à ces violations de personnes extérieures aux forces de sécurité, présentées officiellement comme des actions spontanées et volontaires, met en lumière une contradiction flagrante dans le récit des autorités. Des entretiens avec des combattants et des volontaires ont révélé que des hommes non affiliés aux forces de sécurité avaient en réalité été recrutés, armés, organisés et déployés aux côtés des unités officielles par des représentants du ministère de la Défense. Malgré les déclarations publiques appelant ces participants non officiels à se retirer, certains d’entre eux ont poursuivi leur participation aux combats, aux postes de contrôle et aux perquisitions domiciliaires après le 8 mars. Les autorités ont tenté de rejeter la responsabilité des abus sur des « éléments non organisés », mais les témoignages et les schémas de déploiement montrent le contraire: les volontaires faisaient partie intégrante des opérations officielles, parfois sous la supervision directe de responsables du ministère de la Défense.
Les atrocités de mars ne sont pas survenues dans le vide: elles ont été le point culminant de mois de discours haineux, de représailles et de violences incontrôlées dans la Syrie post-Assad, ainsi que l’héritage de décennies de divisions confessionnelles structurelles, de faiblesse de l’État de droit et d’impunité pour les crimes systématiques de l’ancien régime. Après l’effondrement du régime Assad en décembre 2024, le gouvernement intérimaire dirigé par Ahmed al-Charaa, anciennement connu sous son nom de guerre « Abu Mohammad al-Jolani », en tant que chef de Hay’at Tahrir al-Sham, s’est empressé d’imposer son contrôle, intégrant des dizaines de factions armées au sein d’un nouveau ministère de la Défense. Toutefois, cette intégration a été en grande partie superficielle: de nombreuses factions ont conservé leurs propres structures internes et leurs loyautés passées. Malgré des structures de commandement officielles faibles ou incomplètes, le ministère de la Défense a coordonné les déploiements, émis des ordres de mobilisation et intégré des combattants dans des opérations conjointes, assumant la responsabilité de forces qu’il ne supervisait pas réellement. Les efforts de vérification des antécédents des combattants et des commandants ont pris du retard, permettant à des unités incontrôlées de se reconstituer, d’apparaître comme des forces officielles et d’agir sans aucune reddition de comptes. Parallèlement, les attaques armées contre les unités gouvernementales ont été utilisées comme prétexte pour des représailles, provoquant une période marquée par l’aggravation de la méfiance et de l’insécurité, notamment dans les zones à majorité alaouite considérées comme bastions de l’ancien régime.
En février 2025, les rapports se multipliaient sur des exécutions extrajudiciaires, des disparitions et des arrestations arbitraires visant les Alaouites. Des témoins ont décrit des perquisitions de maisons, des détentions arbitraires et des harcèlements aux checkpoints, souvent justifiés par la prétendue nécessité d’éliminer les « restes du régime ». Dans plusieurs localités des gouvernorats de Lattaquié, Tartous, Hama et Homs, d’anciens membres de l’armée et des services de sécurité de l’ancien régime ont été tués, violentés ou arrêtés par des forces loyales au nouveau gouvernement, bien qu’ils aient « régularisé leur situation » dans le cadre des procédures officielles de réconciliation auprès des autorités intérimaires dans l’espoir d’obtenir une protection. Mais leur tentative de se conformer aux procédures officielles ne les a pas protégés de ces violations.
Les violations fondées sur l’appartenance confessionnelle se sont poursuivies dans plusieurs régions du pays. À la mi-juillet, des unités gouvernementales officielles ont été envoyées à Soueida pour « rétablir l’ordre », mais elles ont rapidement été accusées d’exécutions sommaires, de pillages et d’incendies de biens, des actes rappelant les massacres de mars et ravivant des craintes profondes.
De plus, l’absence d’un système judiciaire efficace a laissé un vide propice aux représailles et aux assassinats, accentuant la frustration et le désenchantement du public. Des acteurs violents, du groupe armé extrémiste Daech aux groupes locaux hors-la-loi, ont tiré profit de la faible capacité du gouvernement à rendre justice, menant des campagnes d’assassinats et répandant la peur parmi la population.
Ce rapport se concentre sur les premières démarches de reddition de comptes concernant les atrocités de mars commises en Syrie sous l’administration des autorités de transition. Il examine la création de deux instances officielles « le Comité d’établissement des faits » et « le Comité pour la paix civile » chargées d’enquêter sur les violences et d’apaiser les tensions communautaires. Il revient également sur les arrestations et mesures disciplinaires limitées annoncées par les autorités, ainsi que sur la publication d’un « Code de conduite et de discipline militaire » et la création d’une « commission de justice transitionnelle » dotée d’un mandat restreint.
Dans ce contexte, et afin de prévenir un retour des violences et de renforcer une stabilité durable, le gouvernement de transition doit réformer le secteur de la sécurité et lancer un processus global de justice. Cela implique l’unification de toutes les factions combattantes sous un commandement unique placé sous supervision civile, l’évaluation de l’aptitude des commandants et soldats, le démantèlement des unités ayant commis des violations et l’application stricte du nouveau code de conduite militaire. Parallèlement, les autorités doivent publier l’intégralité du rapport du Comité d’établissement des faits, poursuivre quiconque est impliqué dans ces violations et examiner la responsabilité des hauts responsables et commandants ayant continué de donner des ordres et de coordonner les opérations malgré l’existence de preuves claires et croissantes de violations à grande échelle.
Ces mesures doivent aller de pair avec le renforcement des efforts plus larges de reddition de comptes pour les crimes de l’ère Assad et ceux commis après sa chute, notamment par une coopération continue avec les initiatives internationales en faveur de la justice, telles que « le Mécanisme international, impartial et indépendant (IIIM) » et « la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies ». Sans une confrontation réelle avec le passé, la Syrie demeure exposée au risque d’un nouveau cycle d’impunité et de violence confessionnelle. Les décisions prises aujourd’hui, à ce moment critique, façonneront non seulement la légitimité du gouvernement de transition, mais aussi l’avenir du tissu social syrien dans son ensemble. Les bailleurs de fonds doivent donc conditionner toute aide sécuritaire à des progrès réels dans les réformes, afin de garantir que la justice et les droits humains restent au cœur du processus de transition en Syrie.
La justice en Syrie ne peut être différée. L’ampleur et l’horreur des atrocités de mars, ainsi que la persistance des violations fondées sur l’identité, exigent plus que des mesures symboliques ou des réformes partielles. La justice doit être globale, rapide et résolue dans son engagement envers toutes les victimes.
Ce résumé en français est basé sur le document original préparé par l’organisation « Syrians for Truth and Justice ».
Pour consulter l’intégralité du rapport ainsi que les faits et témoignages qu’il contient, veuillez consulter les liens suivants:
